Le Scam Rap est-il la fraude la plus réelle de l’industrie du rap ?

Ces derniers mois, nous avons assisté à l’émergence d’un nouveau genre de rap. Ce genre a été qualifié à juste titre de « scam rap », pour une raison bien simple : les scam rappers ne parlent presque d’un seul sujet, les scams. En particulier le genre d’arnaques en ligne liées aux méthodes du darkweb.

L’initiateur de ce nouveau genre est un jeune rappeur de Détroit, dont le nom de scène est TeeJayx6. Les chansons de TeeJayx6 parlent généralement de scams et de son expertise en la matière. D’ailleurs, les titres de ses chansons les plus populaires sont évocateurs pour n’importe quel nerd minimalement familier avec l’OpSec ou le DW : « Dark Web », « Swipe Story », « Swipe Lesson », « Blackmail », « Apple », « Profiles », « Website Scamming », « Reader and Writer », « Silk Road », etc. La mixtape, quant à elle, résume le programme, puisqu’elle s’intitule : « Fraudulent activities ». Son pseudonyme, et plus précisément le suffixe « x6 » renverrait au MSRX6BT, un appareil bluetooth fréquemment utilisé par les fraudeurs à la carte bancaire.

En fait, la plupart de ces chansons ne sont pas seulement des apologies de la fraude à la carte bancaire et des arnaques en ligne. Certaines d’entre elles sont littéralement des tutoriels dans lesquels TeeJayx6 explique en long et en large comment obtenir des « CVV dumps » et des « bins » sur le DW, comment fabriquer des cartes clones et comment les dépenser dans des grandes enseignes de distribution comme Walmart.

TeeJayx6 vous raconte comment frauder Walmart, en tournant son clip dans un Walmart. Une arnaque se cache dans ce clip, saurez vous la trouver ?

Bien que relativement confidentiel, en raison des thématiques assez redondantes, le « scam rap » a été sensiblement médiatisé l’été dernier, notamment autour de la personnalité de TeeJayx6. Des médias américains aussi célèbres que Wired (et Vice) n’ont pas pu manquer d’écrire sur le phénomène. Si TeeJayx6 est aussi capable de composer des chansons qui parlent de thématiques plus communes au rap (flex, money, violence, etc.), ce sont surtout ses titres si ouvertement revendicatifs à propos du scam qui lui ont assuré une rapide notoriété. Ceci d’autant plus que le personnage lui-même sait entretenir son image. Il a par exemple mis en ligne un site web de goodies pour ses fans, puis a sorti une chanson pour déclarer que ce site était une arnaque et que les gens qui avaient commandé des produits n’en verraient pas la couleur, mais que leurs données bancaires étaient désormais en sa possession. Dans la même veine, TeeJayx6 a organisé son premier concert à Los Angeles en aout dernier. Mais quelques minutes après avoir commencé, deux individus grossièrement déguisés en agents du FBI débarquèrent pour l’arrêter sur scène et l’emporter avec eux. Quelques esprits curieux firent leur enquête et découvrirent rapidement qu’un des deux individus était un acteur fréquemment employé par des youtubeurs.

Le pire, c’est que les fans de TeeJayx6 ne semblent pas lui en tenir rigueur. Au contraire, cet individu rocambolesque semble plutôt intriguer, voire même charmer un public déjà habitué à avaler toutes sortes de couleuvres et à aduler les « con artists ». Un site gauchiste américain s’est même fendu d’une étude approfondie et dithyrambique sur le phénomène, présentant le scam rap comme une saine réaction anticapitaliste du lumpenprolétariat de Détroit.

Dans le stade avancé de cirrhose du capitalisme, à une époque où les personnalités politiques semblent être des escrocs manucurés, chaque être humain est devient une marque individuelle quantifiée par les données personnelles, l’idéologie néolibérale est insidieusement injectée dans la monoculture de la «citation inspirante» et du «#hustle». Toute personne de la classe ouvrière sait que nous travaillerons jusqu’à notre mort, et il est donc cathartique d’exalter ceux qui contournent toute cette mascarade et jouent le jeu avec leurs propres règles.

Encore une arnaque qui ne manquera pas de provoquer un rictus hébété de la part des jeunes « scam rappers », qui sont sans doute les incarnations ultimes de l’hypocrisie du gauchisme et du capitalisme amoral. Hélas, comme tout autre rappeur, TeeJayx6 a de l’influence sur un public de fans généralement adolescents et soudainement, sa petite notoriété risque d’entrainer un nombre considérable d’imbéciles à se lancer dans les escroqueries en ligne. Malin, TeeJayx6 a bien flairé le filon. S’il a du succès, c’est qu’il parle de ce que les gens veulent entendre, déclare-t-il. En effet, si le public du rap game se pique de fantasmer sur le storytelling du deal de cannabis et de cocaïne tout en se contentant d’en être de simples consommateurs, le scam rap interpelle les aspirations honteuses de la génération digitale, à l’heure où la délinquance, l’argent facile et le trafic de stupéfiants envahit de plus en plus les réseaux sociaux.

Du coup, TeeJayx6 a mis en vente une « Scam bible » ou « bible de l’arnaque » sur son compte Instagram. Pour une vingtaine de dollars, il propose à ses fans de tout apprendre sur ses techniques, sur les façons d’entrer sur le DW, d’acheter des données volées, d’arnaquer, de revendre des objets obtenus par la fraude, etc.  Comble du comble, car revendre des « scam bibles » sur les marchés noirs du DW est précisément l’un des scams les plus répandus sur le DW.

Dans ce clip, TeeJayx6 explique comment il a escroqué ses fans en montant un site de goodies, sans jamais envoyer les produits en question. On peut au moins admettre que TeeJayx6 est un peu plus honnête que les influenceurs qui font la promotion de sites de dropshipping.

Si TeeJayx6 s’est imposé comme le « prince du scam rap », bien qu’il récuse lui-même l’appellation, il a ouvert la brèche pour quelques autres artistes rappant sur les mêmes thématiques. On peut ainsi évoquer BandGang, OBN Dev ou G4 Boyz. Pour autant, le « scam rap » en tant que tel n’est pas une nouveauté et les africains le savent bien. Dès le début des années 2000, certains artistes originaires du Nigéria, pays longtemps considéré comme La Mecque de l’arnaque, devinrent de vraies célébrités locales. Même chose en Côte d’Ivoire, pays tristement célèbre pour être devenu l’un des principaux hubs de l’arnaque en ligne en Afrique francophone. Si le coupé-décalé est devenu une mode musicale de grande ampleur, faisant danser smicards et ministres français, peu de gens savent que les premiers artistes de ce courant musical firent « fortune » dans les escroqueries en tous genre. C’est simple, en argot abidjanais du début des années 2020, « couper-décaler » signifie littéralement « escroquer et s’enfuir ». Mais pour être précis, TeeJayx6 n’est pas le premier « scam rapper » américain. Bien avant lui, le rappeur Bandman Kevo, originaire de Chicago, avait déjà accédé à une certaine notoriété après avoir été condamné pour fraude à la carte bancaire. Il est probable que son passage dans le fameux reportage de Vice ait même directement inspiré l’actuelle vague de scam rappers. Toutefois, il faut noter que la ville de Détroit, dont est originaire TeeJayx6, semble abriter une certaine culture du scam rap. Ainsi, dès 2017, le précurseur du scam rap local, un certain Selfmade Kash, se fit connaitre dans ce registre. Il fut arrêté en 2019 et inculpé pour usurpation d’identité et fraude à la carte bancaire. Depuis, d’autres jeunes adolescents originaires de Détroit ont « percé » dans le scam rap local, comme les ShittyBoyz.

Bandman Kevo, le original scam rapper

En général, dans le rap game, que ce soit aux USA, en Grande Bretagne ou en France, les rappeurs parlent de « hood », de quartier, de gangs, de flingues, de trafic de drogue et de violence, glorifient ou romantisent ces phénomènes. Certains d’entre eux mettent un point d’honneur à faire comprendre qu’ils viennent de la rue, la vraie, et qu’ils ont connu tout ceci, voire qu’ils ont encore un pied dans le réseau. Chacun sait que dans l’immense majorité des cas, les rappeurs sont avant tout des clowns et des acteurs, bien que certains d’entre eux peuvent revendiquer une certaine « street crédibilité ». Mais il faut dire que le rap est un genre musical à part, l’un des rares où les artistes revendiquent ou prétendent revendiquer appartenir à des réseaux criminels. Chose qu’aucun criminel sérieux n’aurait l’idée de faire.

C’est d’ailleurs ce qui rend le cas TeeJayx6 assez douteux. On veut bien admettre que la base du rap, en général, c’est de parler de rue, de crime, et de romantiser tout ça avec un beat bien senti et un clip catchy. Mais TeeJayx6 est tellement spécifique et tellement revendicatif sur ses supposées activités, passées et présentes, de scammer, y compris en interview, qu’on peut légitimement se poser la question de savoir si la seule arnaque jamais réalisée par cet individu, c’est justement celle de se faire passer pour un as de la fraude en ligne. Ce n’est pas comme s’il se contentait d’évoquer ses activités dans des morceaux de rap : il en parle également dans des interviews et revendique être toujours actif. On se demande donc ce qu’attendent les forces de police américaines pour interpeller TeeJayx6, au vu des très nombreux éléments dont ils disposent.

Sur les forums du darkweb, en revanche, on apprécie très peu le très bruyant TeeJayx6 et ses rap-tutoriels qui « tuent le métier ». Il faut dire que le darkweb et ses marchés noirs ne sont plus un mythe obscur comme ce pouvait être le cas il y a encore cinq ou six ans. Depuis deux ou trois ans, tout youtubeur de base se sent obligé de passer par la case « JE VAIS SUR UN SITE INTERDIT DU DARKWEB ». On ne compte plus les vidéos unboxing de produits du darkweb (drogues, contrefaçons, etc.) sur YouTube. Certaines chaines semblent même s’être spécialisées sur ce créneau et passent en revue différents marchés noirs. On ne peut pas non plus exclure des stratégies promotionnelles d’administrateurs ou de dealers de certaines plateformes, pour maximiser leurs ventes. En bref, le darkweb est devenu mainstream et ce n’était qu’une question de temps avant que des individus comme TeeJayx6 fassent leur apparition. Les reportages de Vice sur les fraudeurs du darkweb ont certainement eux aussi contribué à populariser la chose.

Le rappeur de Chicago, Bandman Kevo, qui apparut justement dans le fameux reportage de Vice, est formel : Teejayx6 est un poser, il ne fait que rapper à propos d’un style de vie qu’il n’a jamais réellement pratiqué. Au mieux, il n’est qu’un de ces petits gars qui n’a jamais réalisé que quelques fraudes mineures. Rien à voir avec un « darkweb lord », donc.

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